
EDITO
Philippe Loppé
Le Projet d’agglomération, 2020, un projet pour l’agglomération grenobloise exprime le dessein d’un avenir fédérateur, visant à concilier préoccupations sociales, économiques et environnementales. Ce projet d’agglomération n’aura de sens et de portée que si les habitants, les acteurs socio-économiques et les usagers se l’approprient et le partagent. Cela implique de s’inscrire dans une démarche pérenne d’expression et d’écoute du territoire et d’exploiter la richesse de nos origines et de nos expériences afin d’imaginer collectivement notre avenir. C’est dans cet esprit qu’a été initié le cycle des jeudis du projet d’agglo (JPA) comme un processus largement ouvert de réflexions et d’échanges sur l’avenir de l’agglomération.
Les JPA se tiendront le troisième jeudi de mars, juin, septembre et décembre 2009, 2010, 2011 et 2012, de 18h à 21h.
Le 19 mars 2009, nous avons choisi d’aborder la question des solidarités entre générations. Ce sujet est en effet au coeur des préoccupations portées par le Projet d’agglomération, qu’il s’agisse de l’attractivité et du développement économique de notre agglomération, de la qualité de vie pour toutes et tous à tous les âges de la vie et enfin de la conception d’un urbanisme adapté aux différentes étapes de la vie. Trois questions ont été abordées :
> Quelles activités et quels lieux pour permettre la rencontre entre les générations ?
> Quel accompagnement des pouvoirs publics pour le « vivre et faire ensemble » ?
Lors de cette séance, nous avons eu le plaisir d’accueillir Serge Guérin, sociologue, spécialiste de la « séniorisation », qui vient de publier La société des seniors, ainsi que Matthieu Poirot, enseignant en management des organisations, dont les travaux portent sur la cohabitation des générations dans l’entreprise. Ils ont présenté des expériences conduites dans d’autres agglomérations et dans d’autres contextes. Le rôle de ces grands témoins a consisté également à préciser les tendances lourdes à l’oeuvre dans notre société et à identifier les signaux faibles porteurs d’évolutions quelque fois surprenantes. Par leurs travaux académiques ils ont permis une certaine généralisation afin d’ancrer résolument nos travaux dans une logique de développement local et d’échapper à un « développement bocal ».
Je vous souhaite une bonne lecture et vous donne rendez-vous le jeudi 18 juin 2009 pour le prochain JPA.
Nous vivons une situation inédite à l’échelle de l’humanité ! En Occident pour la première fois, 4 voire 5 générations vivent ensemble ! L’espérance de vie continue de croître d’un trimestre par an, le nombre des 80 ans et plus explose. Une évolution si rapide qu’elle n’était pas imaginable, pas « anticipable »…alors même que les projections établies par les démographes la prévoyaient clairement ; nous n’y sommes guère préparés. Pourtant, à l’inverse de la régression démographique de la plupart de ses voisins, la France dispose d’un taux de fécondité qui induit « une pyramide des âges heureuse ». Cela permet de prévoir un renouvellement stable de la population (voir le simulateur de population sur www.ined.fr).
Des 3 âges aux 7 étapes de la vie
Aujourd’hui, nos représentations des âges et des rapports entre générations n’ont pas suivi cette accélération démographique : nous sommes dans une révolution sociale, nous dit Serge Guérin, il faut rajeunir notre regard sur l’âge. On ne peut plus s’en tenir aux trois âges de la vie : enfance, âge adulte, vieillesse. Ce découpage ancestral s’est progressivement complexifié avec des distinctions et des sous-distinctions, entre l’enfance et la jeunesse puis au sein de la jeunesse entre la pré-adolescence, l’adolescence, la post-adolescence et l’adulescence. Les sociologues parlent à présent de 7 étapes dans la vie : l’enfance, l’adolescence, la post-adolescence, l’âge adulte, la pré-retraite, la retraite, la vieillesse.
L’analyse à partir de la vie au travail
La situation des plus de 55 ans n’est pas plus simple. Elle est soumise à une injonction paradoxale : laisser la place aux plus jeunes dans l’emploi et rester au travail plus longtemps pour l’équilibre des retraites. Le discours dominant est désormais celui du maintien dans l’emploi… sans que les réalités suivent, notamment parce qu’on ne s’est pas suffisamment préoccupé de concevoir de nouvelles approches du travail, adaptées à cet âge de la vie.
L’adolescence s’est « intercalée » entre l’enfance et l’âge adulte et a pris de plus en plus de place (dès 10 ans et parfois jusqu’à 30 ans). L’allongement de la durée de la vie produit un phénomène similaire entre l’âge adulte et la vieillesse.
Les notions d’âges se sont complexifiées, et qui plus est, les temps de transition entre ces temps de vie sont devenus extrêmement flous. Il devient délicat de nous situer nous-mêmes dans cette palette à en croire les avancées du groupe de travail préparatoire, quand chacun définit sa propre génération : « pas encore senior, post-babyboomeuse, génération 68, post-jeune… ».
Pour autant, on constate des invariants : la notion de génération fait sens, le thème du conflit entre les générations n’a pas disparu, et l’importance de la transmission est réaffirmée. Mais ces notions se sont elles aussi complexifiées : on pense le conflit des générations sur un mode économique plus que moral, on imagine des solidarités à double sens (services ou coups de pouces des vieux envers les jeunes, solidarité sociale des actifs vers les inactifs…), et l’on considère plus aisément que la transmission et l’apprentissage peuvent devenir réciproques. Ce ne sont plus nécessairement les anciens qui vont instruire les novices, les jeunes vont aussi parfois enseigner à leurs aînés.
Autrement dit : halte à l’intergénérationnel à sens unique, sur le registre de l’attention aux anciens. Voilà l’occasion de questionner nos représentations les plus stéréotypées, celle de la compassion envers des vieux nécessairement dépendants, celle de la condescendance envers des jeunes forcément incompétents. Et n’oublions pas les autres générations, intermédiaires puisque l’enjeu est ici le « vivre tous ensemble » dans la ville du 21e siècle. Pris sous l’angle de la solidarité, la question des relations entre générations ouvre des pistes de réflexion et d’actions nouvelles, au-delà des solidarités traditionnelles (aides et soutiens intra-familiaux, système de retraite par répartition…). Nos adaptations à la crise actuelle, et par ailleurs les initiatives locales émergentes le démontrent.
ECHANGES
Le premier lieu de la solidarité entre générations est la famille. Certains se réjouissent d’en bénéficier, d’autres s’inquiètent des situations d’isolement et de fragilité (familles recomposées, géographiquement éparpillées…). Elle reste en tous cas pour Serge Guérin un pilier central d’identité, même si ce n’est plus forcément la famille PME (papa – maman – enfants), avant de pointer les nouvelles solidarités de proximité qui s’inventent : 18% des aidants de proximité ne sont pas des membres de la famille.
Outre les activités propices, l’échange entre générations passe aussi par des lieux qui s’y prêtent, comme les bibliothèques par exemple. Autre illustration : le cas d’une cantine scolaire grenobloise qui va accueillir prochainement les personnes âgées d’un foyer tout proche. Les jardins partagés (jardins de poche, jardins en pied d’immeuble…) peuvent aussi permettre des activités communes.
« Les réseaux d’échanges réciproques de savoirs sont des lieux privilégiés d’échanges intergénérationnels »
Il y a bien des manières d’être actifs, dans et aussi hors du monde du travail. Un monde du travail et de l’entreprise dans lesquels les définitions des générations et de leurs relations prennent un tour encore différent.
Dans cet univers, le thème du conflit des générations reste là aussi vivace, car au fond les trois générations qui cohabitent dans le monde du travail n’ont pas les mêmes modes de reconnaissance, estime Matthieu Poirot. Il distingue :
Des relations complexes s’instaurent, d’autant plus qu’avec l’accélération technologique, renchérit Serge Guérin, les différences entre générations jouent parfois sur des tranches d’âge de 5 ans. On dépasse donc nettement la seule question des entrées et sorties de carrière, des rapports entre les plus jeunes et les plus vieux.
« Comment créer un environnement de travail, un lieu de socialisation, qui puisse concilier principes d’égalité, d’équité, et de besoins individuels à satisfaire immédiatement ? »
Pour sa part, Matthieu Poirot identifie une autre difficulté inédite, la coupure digitale : on a cassé une dynamique naturelle de transmission, des aînés vers les débutants. Informatisation et numérique ont brutalement valorisé des savoir-faire portés par les plus jeunes, les anciens apparaissant comme disqualifiés ! En d’autres termes ces derniers ne peuvent plus s’investir dans une fonction de transmission dans leur dernière partie de carrière. On cite ici le cas des entreprises informatiques où les plus de 50 ans sont quasiment absents.
Un autre chantier semble essentiel, celui de la préparation des transitions. Pour les jeunes d’abord, en regrettant comme Maryse Oudjaoudi (Bibliothèques Municipales de Grenoble), qu’on leur demande d’être directement opérationnels, sans créer le sas pour qu’ils s’intègrent. A ce titre, dans le cadre du service civil proposé par Unis-Cité, les jeunes volontaires (outre leur engagement citoyen) sont amenés à découvrir le monde de l’entreprise, via les sociétés partenaires de l’association, un premier contact pour dédramatiser le milieu professionnel.
Autre temps de transition, plus sensible encore, celui du départ à la retraite, dont la réussite doit se concevoir en amont. Plusieurs formules sont évoquées : retraite progressive, temps partiel choisi… L’essentiel est d’en finir avec la perception de la retraite comme un couperet entre actifs et inactifs : je suis retraité et je travaille, revendique un participant.
Et chacun convient que « l’utilité sociale des seniors », l’incitation à l’engagement doit s’amorcer avant, quand ils sont encore en activité professionnelle.
Habiter à tous les âges de la vie
Le thème de l’habitat s’avère particulièrement fécond quant à la coopération entre les générations. Plusieurs initiatives le démontrent, comme celle de DIGI, une formule d’habitat partagé dans laquelle un étudiant bénéficie d’une chambre chez une personne âgée, en contrepartie de services rendus.
En filigrane, on entend ici qu’en faisant preuve de créativité dans l’habitat et la ville, la maison de retraite n’est pas la solution unique et forcément collective.
Quels peuvent être l’apport ou le rôle des pouvoirs publics en général et de la Métro en particulier pour faciliter, activer les solidarités entre générations ?
Vers un habitat et un urbanisme de cohabitation
Un levier pour penser différemment le développement local
Pour Gisèle Perez, Vice-présidente du Conseil général et Présidente de DIGI, ce sont des capacités d’activité et d’entraide mutuelle qui peuvent être activées, un gisement de richesse humaines à développer pour les pouvoirs publics.
Décloisonner les politiques des âges dans la Cité
Il faut demander aux communes de travailler la transversalité des services, lance un participant, éviter de séparer les générations dans les politiques publiques, ajoute un autre. Si des politiques sectorielles (enfance, jeunesse, personnes âgées) sont bien indispensables, sans doute faut-il y adjoindre ce décloisonnement. L’exemple de la cantine scolaire ouverte à des personnes âgées l’illustre bien. Pour la Métro, l’interpellation vaut aussi en interne à la collectivité, pour une réflexion sur sa propre gestion des âges.
Si le statut de bénévole joue son rôle, plusieurs acteurs réclament néanmoins un statut juridique pour le volontariat, intermédiaire entre salariat et bénévolat…. et pourquoi pas « tout au long de la vie », sur le modèle des sapeurs-pompiers volontaires. Pour sa part, Unis-Cité milite pour la mise en place du service civil volontaire… qui tarde à voir le jour !
Les temps de la rencontre
Le débat nous ouvre la porte vers le prochain JPA consacré aux « temps de la ville » le 18 juin 2009. En effet, la thématique a croisé plusieurs fois celle de l’intergénérationnel :
> il s’agit à présent de penser la ville en prenant en compte la singularité des différents rythmes de vie, pour que chacun trouve sa place dans l’espace public, et que les âges puissent cohabiter harmonieusement dans les mêmes espaces, aux mêmes heures. A d’autres moments, il s’agira de penser des lieux ou activités prévus pour certains (lieux de convivialité nocturne par exemple) sans peser sur les autres,

