Alertes38 > Intergénération > Des études

"Jeunes et vieux ... ensemble" : Quelques réflexions sociologiques de Vincent CARADEC


« Jeunes et Vieux... ensemble ».
Quelques réflexions sociologiques sur le thème de la Semaine Bleue
 
Vincent CARADEC, sociologue, Université de Lille 3.
 
« Jeunes et vieux... ensemble », le thème retenu pour la Semaine Bleue 2006, interpelle tout un chacun. Il interpelle aussi le sociologue que je suis et, pour y réagir et le commenter1, j’organiserai mon propos en trois temps : tout d’abord, je m’interrogerai sur les catégories de « jeunes » et de « vieux » ; ensuite, je questionnerai les rapports entre jeunes et vieux, du double point de vue de l’âge et de la génération ; enfin, je proposerai quelques observations autour de l’« être ensemble » entre générations dans la société contemporaine.
 
1. « Jeunes » et « vieux », de qui parle-t-on ?
 
Il nous faut commencer en rappelant que les notions de « jeunes » et de « vieux » sont éminemment relatives… si bien qu’il paraît bien difficile – et même un peu vain – d’en proposer une définition. Le meilleur guide, en la matière, est le sociologue Pierre Bourdieu, dans un article intitulé « La jeunesse n’est qu’un mot »2 (formule que l’on pourrait tout aussi bien appliquer à la vieillesse). Bourdieu y souligne que l’âge est « une donnée biologique socialement manipulée et manipulable » et que « les divisions entre les âges sont arbitraires (…) En fait la frontière entre la jeunesse et la vieillesse est dans toutes les sociétés un enjeu de luttes ». Donnons quelques illustrations de cette idée.
 
Une frontière toute relative
Notre premier exemple sera emprunté à Bourdieu lui-même, qui le reprend au médiéviste Georges Duby. Celui-ci montre, que dans la société aristocratique de la France du Nord-Ouest au XIIème siècle, la jeunesse (la juventus dans les textes) est une période de la vie qui va de l’adoubement à la paternité et qui se caractérise par un comportement particulier. C’est « le temps de l’impatience, de la turbulence et de l’instabilité » ; c’est une vie d’errance, en bandes, de quête de gloire dans les tournois et les guerres, de mœurs très libres. Cette période de la vie peut durer longtemps : ainsi, Guillaume le Maréchal (le personnage central du célèbre ouvrage éponyme de Georges Duby) est adoubé à 20 ans et se marie à 45 ans. Il reste donc jeune – il est socialement défini comme jeune – pendant un quart de siècle ! Ce cas est exceptionnel, reconnaît Duby, mais néanmoins révélateur. En effet, s’il est possible de rester « jeune » si longtemps dans cette société, c’est parce que la jeunesse est un état dans lequel les chefs de lignée, les seigneurs, laissent leurs fils pour qu’ils ne prétendent pas trop tôt à la succession. Dans cette société, la jeunesse est un état d’infériorité dans lequel les vieux parviennent à maintenir la génération suivante : « Amusez-vous, prenez du bon temps et, surtout, laissez-nous exercer le pouvoir ! »
 
On peut trouver des exemples plus contemporains de cette frontière entre « jeunes » et « vieux » comme enjeu de luttes. C’est ainsi qu’à la Comédie Française, les comédiens les plus âgés ont récemment été remerciés, Denis Podalydès justifiant la décision en ces termes : « La troupe était bloquée. Plus moyen d’y nommer d’autres sociétaires. Que notre comité d’administration de décembre ait mis à la retraite Alain Pralon, Catherine Ferran et Catherine Salviat a une portée symbolique. C’est le signe que la Comédie-Française se remet en question, cherche à promouvoir une jeune génération de comédiens »3. Citons encore les mesures édictées par certains partis politiques pour fixer une limite d’âge aux candidats : une exposition sur Guy Mollet, à l’hôtel de ville d’Arras, présente un courrier dans lequel il indique qu’il ne se représentera pas à la prochaine élection car il va avoir 75 ans et qu’il a lui-même imposé, par le passé, cette limite d’âge à d’autres camarades ; c’est le même seuil que le RPR, avait fixé en 1993, refusant de donner son investiture pour les élections aux candidats âgés de plus de 75 ans.
 
On voit la différence entre ces exemples contemporains et l’exemple médiéval : alors qu’au XIIème siècle, c’était le statut de vieux qui était enviable (car ce sont eux qui avaient le pouvoir), ce sont les « jeunes » qui renvoient aujourd’hui les « vieux » dans une sorte de hors champ du monde social. Prenons garde, cependant, à ne pas présenter les choses sans nuances : s’il est indéniable que la société contemporaine valorise fortement la jeunesse, la « lutte des places » est loin aujourd’hui de toujours tourner à son avantage. Nous y reviendrons plus loin. Qu’il suffise, pour le moment, de compléter l’exemple de l’investiture donnée par les partis politiques en rappelant que la tentative du RPR a fait long feu et, par ailleurs, d’indiquer que ce sont aujourd’hui les trentenaires qui, dans certains partis politiques ont le sentiment d’être sacrifiés sur l’autel de la parité et de la diversité ethnique alors que les quinquagénaires et sexagénaires sont eux, bien installés, et ne souhaitent pas passer la main4.
 
Un classement d’autrui et de soi
Au-delà de l’idée de lutte des frontières, c’est la question du classement (d’autrui et de soi) parmi les jeunes ou parmi les vieux qui apparaît essentielle. Pour l’illustrer, je m’appuierai sur une recherche récente sur les retraités qui partent en voyage organisé par l’intermédiaire d’une caisse de retraite. Dans ces voyages, s’inscrivent à la fois de jeunes sexagénaires et des personnes beaucoup plus âgées, parfois octogénaires. Or, entre ces deux catégories d’âge, les relations sont parfois tendues, les plus jeunes n’appréciant guère la compagnie de leurs aînés, à la fois parce qu’ils leur reprochent de ralentir les visites et parce qu’ils cherchent à prendre leurs distances avec ces « vieux » avec lesquels ils ne souhaitent pas être confondus. Certains propos relèvent même clairement de l’âgisme, comme, par exemple, ceux de cette retraitée de 64 ans qui déclare que, parmi les « personnes âgées » que son mari et elle sont amenés, à leur corps défendant, à côtoyer au cours de ces voyages organisés, « y’a certaines personnes qui sont agréables mais y en a d’autres, c’est vraiment des vieilles personnes ! »
 
Ainsi, dans nos sociétés qui valorisent la jeunesse, le « vieux », c’est souvent l’Autre, le plus vieux que soi, de sorte que le « vieux », le vrai vieux, apparaît quelque peu introuvable. Et il n’est pas surprenant que l’on note, d’un point de vue subjectif, une forte dissymétrie entre les catégories de « jeunes » et de « vieux » : il est, en effet, beaucoup plus facile de trouver des personnes « jeunes » (subjectivement jeunes) que des gens « vieux » (qui se reconnaissent comme vieux). J’en veux pour preuve la différence entre « âge chronologique » (qui correspond au nombre d’années vécues) et « âge subjectif » (c’est-à-dire l’âge ressenti) : les enquêtes montrent que jusqu’à un certain âge (une vingtaine d’années), on se pense légèrement plus vieux que l’on est ; ensuite, l’âge subjectif devient inférieur à l’âge chronologique, et l’écart augmente avec l’âge, au point qu’à 65 ans, on se perçoit entre dix et vingt ans plus jeune que son âge chronologique. Notons cependant que certaines personnes très âgées adoptent la posture de l’« être vieux »5 : celles-là, parce qu’elles ne peuvent plus sortir de chez elles et ont dû abandonner des activités essentielles à leurs yeux, ont le sentiment d’une rupture dans leur existence et d’être devenues autres qu’elles étaient.
 
Le « tiers manquant »
Retenons donc qu’il n’est pas simple de définir « jeunes » et « vieux », et qu’on ne peut définir une catégorie indépendamment de l’autre : lorsqu’on parle de rapprocher « jeunes » et « vieux », la question se pose donc savoir de quels jeunes et de quels vieux il s’agit – notons, à ce propos, qu’il existe une tendance, dans les actions intergénérationnelles, à associer les très jeunes et les très vieux, l’exemple paradigmatique étant le rapprochement d’une crèche et d’une maison de retraite. Au-delà de ces questions de définition et de frontières, chercher à réunir « jeunes » et « vieux » pose la question de ce que l’on pourrait appeler le « tiers manquant ».
 
En effet, avec le développement des sociétés industrielles, on a assisté à une partition de l’existence en trois étapes : une phase de préparation au travail prise en charge par l’école (la jeunesse), une période d’activité (l’âge adulte) et une phase de retraite (la vieillesse). Les choses ont certes un peu changé au cours des trente dernières années : la vieillesse ne correspond plus à la phase de retraite (depuis l’invention du « troisième âge », qui a détaché les premières années de retraite de la « vraie vieillesse ») ; les transitions sont moins nettes qu’autrefois (certains auteurs parlent d’une désinstitutionalisation du parcours de vie et d’autres ont introduit de nouvelles dénominations, telles que la « post-adolescence » ou la « maturescence », pour nommer les périodes de transition qui s’allongent). Il n’en reste pas moins que cette partition en trois temps demeure structurante et signifiante (il y a bien la période de l’activité professionnelle, celle qui la précède et celle qui la suit), et ce schéma tripartite suggère que parler de « jeunes » et de « vieux » revient à mettre entre parenthèses le terme médian. Je ne pense pas que ce soit là un hasard : il y a effectivement des éléments qui rapprochent ces deux âges de la vie, comme nous allons le voir maintenant.
 
2. Les rapports entre « jeunes » et « vieux », une question d’âge et de génération
 
L’âge, en tant que coordonnée sociale, renvoie à une double réalité : d’une part, être à un moment donné de son parcours de vie (avoir 30 ans et être jeune salarié, ou avoir 60 ans et être retraité) ; d’autre part, être né telle année, et donc appartenir à une génération donnée (on peut avoir 30 ans en 1968, ou avoir 30 ans en 19986). Aussi « jeunes » et « vieux » diffèrent-ils doublement : par leur âge, c’est-à-dire leur place dans le parcours de vie, et par leur appartenance générationnelle. Cette distinction permet d’avancer dans l’analyse de ce qui éloigne ou ce qui rapproche les « jeunes » et les « vieux ». En effet, il me semble possible de soutenir – en forçant un peu le trait – qu’envisager leurs rapports du point de vue de l’âge amène à insister sur ce qui les rapproche alors que les appréhender en termes générationnels conduit plutôt à mettre l’accent sur ce qui les éloigne.
 
Deux âges de vie assez semblables
Considérons, tout d’abord, l’âge, soit la position dans le parcours de vie. Au-delà des différences évidentes entre ceux dont la vie professionnelle est à venir et ceux pour qui elle est plutôt derrière eux, il est possible de repérer, dans un certain nombre de domaines, une communauté de situation entre « jeunes » et « vieux ». Tout d’abord, les uns et les autres sont en-dehors du marché du travail, ou connaissent (pour les plus vieux des jeunes et les plus jeunes des vieux) des transitions difficiles pour y accéder ou pour y rester, ainsi que la même sollicitude ambivalente de la part des pouvoirs publics, qui prend la forme de mesures qui discriminent les plus jeunes (le CPE) ou les plus vieux (le CDD senior renouvelable).
 
Ensuite, éloignés du marché du travail, les uns et les autres sont disponibles pour autre chose, notamment pour nouer ensemble des relations au sein de la famille, comme le montre l’importance des contacts entre les grands-parents retraités et leurs jeunes petits-enfants. Sur cette question de la disponibilité des plus jeunes et des plus âgés, une illustration intéressante provient d’une recherche réalisée sur des scénarios de fiction pour la télévision7 : leur analyse montre en effet que les histoires d’amour se trouvent associées à deux âges de la vie, la jeunesse et la vieillesse – comme si, entre deux, on était pris par le travail et la famille et qu’on avait bien peu de disponibilité pour les relations amoureuses – et, par ailleurs, que les amitiés entre de jeunes enfants et des vieilles personnes y apparaissent de manière récurrente. Enfin, aux âges extrêmes, les jeunes et les vieux (cette fois-ci, les plus jeunes des jeunes et les plus vieux des vieux) donnent à voir la vulnérabilité fondamentale de l’espèce humaine et sa dépendance à autrui. Ce sont deux âges de la vie qui mettent à mal l’image de l’individu « autonome », maître de lui-même, qui s’est aujourd’hui fortement imposée. Etre adulte, c’est être autonome et indépendant – ou du moins se croire autonome et indépendant. Or, les très jeunes et les très vieux nous aident à briser cette illusion.
 
Mais des générations de plus en plus dissemblables
Si l’on considère maintenant que jeunes et vieux appartiennent à deux générations différentes, on est alors amené à mettre l’accent sur ce qui les sépare : d’une part, des différences « culturelles » et, d’autre part, des inégalités dans leur destinée sociale. Les différences culturelles entre générations, qui renvoient au fait qu’elles ont grandi et mûri à des époques différentes, se déclinent dans de multiples registres : celui des valeurs (les plus âgés apparaissent, dans les enquêtes, plus rigoristes que les plus jeunes), celui des goûts (musicaux, par exemple), celui du rapport à l’environnement (on peut citer l’exemple des nouvelles technologies et d’Internet, que les plus jeunes découvrent comme une « évidence » du monde qui les entoure, au contraire des plus âgés).
 
Ces différences culturelles sont d’autant plus importantes que nous sommes dans une société marquée par un changement permanent et de plus en plus rapide. Les jeunes grandissent dans un autre monde que celui qu’ont connu les vieux quand ils étaient jeunes, ce qui constitue une différence essentielle par rapport aux sociétés qui connaissaient un faible changement social. D’où la difficulté de la transmission dans une société telle que la nôtre. Comme l’écrivait, dès les années 1930, sous forme de boutade, un sociologue américain, Willard Waller : puisque l’important est de vivre dans le monde de demain, ce sont les jeunes générations qui devraient instruire les anciennes. C’est ce que formule fort bien, dans un article de la revue Etudes, Denise Lallich-Domenach, âgée de 77 ans : « Ma grand-mère pouvait encore m’apprendre les gestes de la bonne ménagère ; aujourd’hui, c’est ma petite-fille qui m’initie à la marche de mon merveilleux robot »8. Cette idée d’apprentissage des plus anciens par les plus jeunes – que les sociologues, dans leur jargon, appellent parfois la « socialisation ascendante » – ouvre d’ailleurs sur un lien possible entre générations différentes. C’est ce que laisse entendre Denise Lallich-Domenach lorsqu’elle note que « nos petits-enfants deviennent nos professeurs de modernité, et cela entraîne avec eux des relations où notre expérience de la vie trouve aussi sa place ». Cette manière de voir apparaît cependant assez optimiste. Dans une enquête que nous avons réalisée, en 2000, sur les technologies9, de nombreux retraités se déclaraient peu préoccupés du « fossé technologique » entre générations et peu désireux que les plus jeunes deviennent leurs « professeurs de modernité » : « Pour eux, tant mieux. C’est l’avenir ! Enfin… nous, notre avenir est fait, c’est fini » déclarait, par exemple, une femme de 64 ans.
 
Au-delà de ces différences culturelles, ce sont les inégalités dans leur destin social qui séparent les générations. Le destin de chaque génération est, en effet, fortement marqué par les événements qu’elle traverse et par la conjoncture économique et sociale qu’elle connaît. Louis Chauvel10 montre ainsi que les personnes nées à la fin des années 1930 et dans les années 1940, qui sont aujourd’hui à l’âge de la retraite ou qui en approchent, ont bénéficié d’une conjoncture favorable : elles ont profité de la première explosion scolaire (dans les années 1950) et d’une conjoncture économique exceptionnelle au moment de leur insertion professionnelle, et elles ont continué à profiter de cet avantage initial tout au long de leur carrière, alors que les cohortes qui sont venues après ont connu une conjoncture beaucoup moins favorable, une insertion professionnelle plus difficile, pendant les années de Crise – d’où une pauvreté accrue et le sentiment, non plus d’une ascension, mais d’un déclassement social. Les propos annonçant une « lutte des âges » ou un « conflit des générations » se fondent sur ces tendances indéniables, sur ces inégalités de conjoncture qui ont fini par produire un déplacement des inégalités structurelles entre générations : inégalités dans la répartition des revenus (en 1977, les quinquagénaires gagnaient 15% de plus que les trentenaires alors qu’en 2000, l’écart était de 40%), qui se doublent d’une concentration accrue du pouvoir politique (entre 1977 et 2002, l’âge médian des députés est passé de 52 à 57 ans).
 
3. Le pari – et les difficultés – de l’être ensemble
 
Le thème « Jeune, vieux… ensemble » pose une question essentielle, qui est celle du lien social entre des personnes d’âge différent, dans une société plurigénérationnelle inédite, qui va compter une proportion de plus en plus importante, et encore jamais atteinte, de personnes de plus de 60 ans, de plus de 80 ans, de plus de 100 ans, et un nombre croissant de familles à quatre générations, voire à cinq générations. Cette question peut être abordée à deux niveaux : celui de la société dans son ensemble, et celui de la famille.
 
Une ségrégation spatiale entre les âges
Observons tout d’abord – le fait est insuffisamment souligné alors que l’on insiste, à juste titre d’ailleurs, sur la ségrégation entre milieux sociaux – que nous vivons dans une société marquée par une forte ségrégation spatiale entre les âges et qu’il y a peu d’occasions permettant aux jeunes et aux vieux de se rencontrer. Car non seulement les espaces qu’ils fréquentent ne sont pas les mêmes, mais on note aussi des attitudes d’évitement et une propension à se retrouver entre soi. C’est ainsi que nombre de septuagénaires et d’octogénaires cherchent à éviter, dans l’espace public, les confrontations avec les plus jeunes, qui sont potentiellement dangereuses pour eux, tant physiquement que pour leur amour-propre – ils craignent de se faire bousculer, klaxonner, voire insulter. Ainsi, les plus âgés ne prennent plus leur voiture aux heures de pointe, ne sortent pas faire leurs courses aux moments où il y a le plus de monde pour ne pas ralentir le « flux », et privilégient des lieux peu fréquentés par les jeunes11. Ces attitudes d’évitement se retrouvent entre les plus jeunes et les plus âgés des retraités.
 
Dans l’enquête sur les voyages organisés que j’évoquais plus haut, les groupes de voyageurs sont assez homogènes du point de vue de l’âge, alors que ces voyages sont ouverts à l’ensemble des retraités. Chacun, en effet, en choisissant son voyage, opère une « sélection » de ses partenaires (car il se fait une idée du « type de personne » qu’il va sans doute côtoyer)… et, dans ce choix, le critère de l’âge supposé des autres voyageurs joue un rôle important. Ainsi, certains font en sorte de choisir leur voyage afin de ne pas tomber sur des vieux, à l’instar de cette femme de 63 ans qui déclare que « Moi j’préfère franchement faire un circuit et partir loin, j’vais vous dire pourquoi (rire) : parce que j’vais pas tomber sur des vieux ! Enfin j’suis pas jeune hein, mais j’veux dire que j’vais pas tomber sur des vieux, enfin des grands âges ! ». Réciproquement, d’autres, plus âgés, évitent quant à eux les voyages au cours desquels ils risquent d’être « bousculés » par les plus jeunes : « Ça, on a été quatre cinq fois en Tunisie. On avait des avantages avec les caisses de retraite, et pis alors ce qui nous a fait… on a arrêté parce que les jeunes retraités commençaient à arriver et à nous bousculer quand on arrivait dans les centres de vacances » (homme, 82 ans). Cette ségrégation des âges – et la méconnaissance de l’autre qu’elle induit – se double d’une très faible visibilité des plus âgés, notamment dans les médias. Nous vivons dans une société de plus en plus âgée, mais qui répugne à apparaître comme telle, qui évite de montrer ses vieux et qui les maintient à distance du regard des plus jeunes.
 
Les relations familiales intergénérationnelles en question
Il est cependant un espace qui apparaît comme le lieu privilégié des relations entre générations : la famille. Lorsqu’on évoque la famille, surgit en effet une image de proximité entre les plus jeunes et les plus âgés, de chaleur des relations et de solidarité. Les sociologues ont beaucoup contribué à propager cette vision des choses, les travaux sur les solidarités familiales montrant notamment l’engagement de la « génération pivot » auprès de ses enfants et de ses parents.
 
Il me paraît cependant nécessaire de mettre deux bémols à une vision trop idyllique des relations intergénérationnelles. D’une part, ces relations ne vont pas sans inégalités, la première de ces inégalités tenant à l’étendue du réseau de parenté. Citons ici un seul chiffre : 16% des 90 ans et plus n’ont plus de famille proche (ni conjoint, ni enfants, ni petits-enfants, ni frères ou sœurs) ou plus de contacts avec elle. C’est d’ailleurs ce qui explique que l’on ait à la fois des proches très mobilisés (au prix parfois de leur santé) auprès de leur parent âgé, et que des corps aient pu ne pas être réclamés après le drame de la canicule de l’été 2003.
 
D’autre part, si les relations et solidarités familiales sont très fortes entre générations familiales proches, elles sont moins marquées entre générations plus éloignées. Elles sont fortes entre parents et enfants, à tous les âges de la vie (on sait le rôle des enfants dans le soutien de leurs parents âgés à domicile). Elle sont fortes également entre grands-parents et petits-enfants lorsque les petits-enfants sont jeunes… mais elles s’estompent ensuite, lorsque les petits-enfants grandissent, les contacts se faisant plus rares, même si les liens affectifs demeurent (d’où l’importance, pour les grands-parents, des preuves d’affection et des « signes du lien » donnés par leurs petits-enfants devenus grands : les cartes postales envoyées de vacances ; le fait qu’ils participent aux réunions de famille organisées par leurs grands-parents, qu’ils appellent pour remercier du cadeau que ceux-ci leur ont envoyé, etc.). Les petits-enfants adultes sont ainsi beaucoup moins présents auprès de leurs grands-parents dépendants que ne le sont leurs parents. Enfin, même si l’on manque d’enquêtes sur le sujet, les relations entre arrière-grands-parents et arrière-petits-enfants apparaissent beaucoup plus lâches. Les arrière-grands-parents sont des figures en retrait dans les relations familiales : les attentes des petits-enfants, lorsqu’ils deviennent eux-mêmes parents, à l’égard de leurs grands-parents (qui deviennent alors arrière-grands-parents) paraissent faibles, et les grands-parents de l’enfant font, en quelque sorte, « écran » aux relations directes entre arrière-grands-parents et arrière-petits-enfants.
 
Pour conclure, je voudrais évoquer deux romans récentsMon vieux, de Thierry Jonquet, et Ensemble, c’est tout, d’Anna Gavalda – qui font écho au thème retenu pour la Semaine Bleue, à la fois par leur titre et par leur contenu puisqu’ils mettent en scène, de manière très différente, les relations entre jeunes et vieux.
« Mon vieux » raconte l’histoire d’un homme, scénariste pour la télévision aux revenus modestes, et dont la fille a été victime d’un grave accident de scooter qui l’a défigurée. Il économise afin de lui payer les soins de chirurgie esthétique qui pourront l’aider à sortir de sa dépression, lorsqu’il est contacté par l’administration de l’Assistance publique qui lui apprend que son vieux père, qui l’avait abandonné à sa naissance, est hébergé depuis trois ans à l’hôpital, atteint de la maladie d’Alzheimer. En vertu de l’article 205 du Code civil, il se voit donc réclamer le montant des frais d’hospitalisation... et l’opération de sa fille se trouve ainsi remise en cause. Finalement, le décès de son père pendant la canicule de l’été 2003, quelques jours avant la saisine du juge des affaires familiales, vient opportunément résoudre le dilemme.
« Ensemble, c’est tout » met en scène quatre « éclopés » de la vie, trois jeunes et une vieille femme. L’un des jeunes, Franck, a une grand-mère, Paulette, qui l’a élevé après le départ de sa mère et qui, au début de l’histoire, se casse le col du fémur. Franck place alors Paulette dans une maison de retraite où elle dépérit bien que son petit-fils lui rende visite chaque week-end. C’est alors que Camille, la colocataire de Franck, une fille un peu paumée, décide de sortir la vieille femme de la maison de retraite et de s’occuper d’elle. Naît ainsi une véritable amitié entre la jeune fille et la vieille dame, jusqu’au décès de cette dernière.
 
Ces deux histoires paraissent a priori aux antipodes, et assez irréalistes (ou du moins fort peu représentatives) d’un point de vue sociologique : l’une présente une version noire des relations entre générations familiales, l’autre une version rose et bien improbable des relations entre générations hors de la famille. Elles se rejoignent cependant – et tel me semble être leur signification sociologique profonde – dans l’imaginaire qu’elles mettent en scène : celui de relations purement électives, d’une société où les proches sont ceux que l’on choisit, et que l’on peut choisir au-delà des clivages sociaux ou d’âge. Dans cet imaginaire des relations choisies, on ne doit rien à son vieux père indigne, et une relation de profonde amitié peut s’épanouir entre une jeune fille et une vieille femme.
 
-----------------------------------------------------------------------------------------------------------------
1 Ce texte constitue la version écrite d’une communication présentée lors de la réunion de lancement de la Semaine Bleue 2006, le 14 mars 2006.
2 P. Bourdieu, « La jeunesse n’est qu’un mot », Questions de sociologie, Paris, Minuit, 1984.
3 Cité dans Télérama, n°2923, 18-24 janvier 2006.
4 « Le malaise des jeunes hommes blancs du Parti socialiste », Le Monde, 5-6 février 2006.
5 V. Caradec, Vieillir après la retraite, Paris, PUF, 2004, ch.5 (« Etre vieux ou ne pas l’être »).
6 Pour reprendre le titre d’un ouvrage de C.Baudelot et R.Establet, Avoir 30 ans en 1968 et 1998, Paris, Seuil, 2000.
7 S. Chalvon-Demersay, Mille scénarios. Une enquête sur l’imagination en temps de crise, Paris, Métailié, 1994.
8 D. Lallich-Domenach, « Grand âge, nous voici », Etudes, 2002, n°3973.
9 V. Caradec, « Générations anciennes et technologies nouvelles », Gérontologie et Société, n° spécial, mai 2001.
10 L. Chauvel, Le destin des générations, Paris, PUF, 2002.
11 S. Clément, J. Mantovani J., M. Membrado, « Vivre la ville à la vieillesse : se ménager et se risquer », Les Annales de la Recherche Urbaine, n° 73, 1996

Site optimisé pour une résolution d'écran de 1024 x 768 et pour le navigateur Firefox
Réalisé par Linuxorable Logo XHTML 1.O du W3C Logo XHTML 1.O du W3C Site francophone officiel de Firefox